Coulisses du roman

Aux origines d’Entre eux : une question, puis des personnages

Avant Léa, avant les premières scènes, il y avait une question : que pourrait-il se passer si la langue des signes prenait durablement place dans une classe d’enfants entendants ?

Un roman peut commencer longtemps avant sa première phrase. Dans mon cas, Entre eux trouve son origine dans une réflexion sur l’introduction de la langue des signes française à l’école ordinaire. Il n’y avait pas encore d’histoire à raconter. Il y avait un environnement à interroger : la classe, ses habitudes, les façons d’y prendre la parole et d’y trouver sa place.

Une question à suivre dans la durée

Le projet de recherche envisagé consistait à suivre un même groupe d’élèves pendant trois ans, du CE2 au CM2. Les enfants auraient changé de niveau et d’enseignant. La LSF aurait, elle, offert un fil à suivre : quels usages seraient apparus ? Lesquels auraient persisté ? Qu’aurait-on conservé, transformé ou abandonné d’une année à l’autre ?

L’enseignement de la langue devait être confié à un formateur sourd. Il s’agissait de rencontrer une langue et une culture, puis d’observer ce que cette présence pouvait faire aux pratiques et aux relations. Les réponses restaient à construire. Aucun effet favorable n’était acquis.

Choisir une autre voie

Cette réflexion a pris la forme d’une note d’intention pour une candidature doctorale. Un entretien avec les interlocuteurs susceptibles d’accompagner le projet m’a conduit à réfléchir au cadre dans lequel je souhaitais poursuivre.

Je n’ai pas été refusé : j’ai choisi de ne pas m’engager dans la démarche proposée. Je ne m’y retrouvais pas suffisamment. Il n’est pas nécessaire d’en faire un conflit pour raconter la suite. Une voie ne me convenait pas ; la question, elle, conservait tout son intérêt.

C’est de cette bifurcation qu’est né le roman. L’écriture m’offrait la possibilité de donner corps aux relations, aux hésitations et aux initiatives que cette question me donnait envie d’explorer.

Faire entrer Léa dans l’histoire

Le passage à la fiction change pourtant la situation de départ. Le projet de recherche concernait l’introduction de la LSF auprès d’élèves entendants. Dans Entre eux, Léa, une élève sourde, arrive dans une classe où personne ne sait signer.

Cette différence est essentielle. Le roman ne raconte pas le déroulement d’une expérimentation. Léa est un personnage, avec une place dans une histoire. Autour d’elle, des enfants et des adultes essaient de se comprendre. Leurs gestes deviennent des habitudes, des jeux, parfois des secrets. Le récit peut s’attarder sur une hésitation, une tentative ou un détail que personne n’avait prévu.

Une recherche aurait dû recueillir des matériaux, discuter des interprétations et accepter de contredire ses hypothèses. La fiction suit ses personnages et les conséquences de leurs rencontres. Ce qu’elle fait advenir ne constitue pas une preuve de ce qui se produirait dans une classe réelle.

Deux démarches qui gardent leur liberté

Le travail préparatoire reste une origine intellectuelle du livre. Il a nourri des questions, sans fournir des résultats à mettre en scène. Le roman ouvre une autre expérience : celle d’un lecteur qui découvre progressivement ce qui se joue entre les personnages.

Ce carnet prolongera cette circulation. Certains articles éclaireront une notion ; d’autres reviendront sur un choix d’écriture. Leur point commun sera de laisser de la place à la rencontre, sans demander au récit de prouver une théorie ni aux sources de justifier une intrigue.

À l’origine, il y avait une question. Puis il a fallu des personnages pour lui donner une autre vie.

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